Studio Meublé

  • Gregory Buchert,

  • Gaëlle Cintré,

  • Christophe Herreros,

  • Léandre Bernard-Brunel

23 Nov – 05 Jan. 2013

STUDIO MEUBLÉ
Du 24 Novembre 2012 au 5 janvier 2013
Commissariat : Stéphanie Cottin

Il n'y a pas que le jour et la nuit il y a l'aurore et le crépuscule Il n'y a pas que le fictif et le réel il y a les faux semblants et le "mentir-vrai"* 


En tant que spectateur on entre dans un film comme dans une nouvelle vie, dans un nouvel appartement, où l'écueil du banal n'est plus pesant, où les meubles ont changé, ont gagné en qualité; des meubles dans lesquels on s'assied confortablement pour s'identifier au personnage, le temps que dure la projection. Pour le créateur d'images en mouvement c'est grâce à un second appartement, le studio dans lequel il va donner vie à un scénario, que le film existera, prendra forme.


Lieu de toutes les tergiversations et tribulations du créateur, il est surtout synonyme de l'industrie du cinéma avec un grand I, de ses studios., Babelsberg, Cinecitta, Hollywood, Bollywood, tous ces noms mythiques, ces usines à rêves hyperactifs ou endormis.


Mais après guerre on croit un peu moins aux grandes illusions hollywoodiennes. Les images de cinéma changent, la caméra s'attarde plus en de longs plan-séquences, de longs travellings, on est moins sûr de vouloir croire à la réalité de ces images fabriquées à la chaine; alors on sort, on prend l'air, on se balade. Car peut-être que pour y croire plus à ces images il faut les ancrer dans la réalité du dehors, filmer à l'extérieur et que les choses soient à leur place. Laisser s'exprimer "la "parlure visible" des corps, des objets, des maisons, des rues, des arbres, des champs"**. Le studio n'est plus alors le lieu absolu et incontournable de toute création filmique. N'importe quel espace peut devenir plateau de tournage et du même coup tout sujet peut mériter d'être enregistré sur des mètres de pellicule. La prise réelle directe, comme les premiers films des opérateurs Lumière, pas d'affect, des faits.  


Les quatre artistes que nous présentons sont habités par le cinéma, son histoire, avouent formellement leur fascination pour les productions américaines, pour le cinéma asiatique, certains avouent aussi un attachement particulier pour les séries, les reality show et les images internet, pour le documentaire et son objectivité partiale. Comme le cinéma et les médias en général sont friands de faits-divers, nos artistes s'en emparent avec ampleur ou avec une apparente banalité. Quelqu'un a disparu? un meurtre a-t-il eu lieu dans un sordide garni? la situation va-t-elle dégénérer?  Brèves de comptoirs ou rubriques des chiens écrasés, le quotidien est leur affaire! Du plus trivial au plus extraordinaire, nos quatre "Sam suffit" de la caméra, ils n'en feront ni trop, ni pas assez, vont faire feu de tout bois; ils vont l'installer partout cet oeil portable et mécanique.


D'un studio meublé à Paris, à un bord de mer à Pont-aven en passant par une profonde jungle du Gujarat en Inde et par Hollywood? Ils vont jouer avec les codes du genre, brouiller les frontières entre la réalité et la fiction, mais ne nous feront jamais oublier que nous sommes les observateurs d'une réalité arrangée, d'une réalité qu'ils ont souhaitée attraper dans leurs filets. Avec eux nous allons pouvoir tester le confort très différent de ces meubles déjà utilisés qui trainent dans les studios, dans leurs studios.


Gregory Buchert nous installe rapidement sur le petit siège pliant d'un peintre-amateur de Pont-Aven en Bretagne et nous assistons fascinés à la naissance d'un paysage qui évolue en fonction des heures de la journée. Comme les Impressionnistes en leur temps, précurseurs cent fois moqués, qui allaient peindre sur le motif, les cameramen d'aujourd'hui sont aussi sur le terrain et c'est la belle complicité de ces deux manières de capturer la réalité que nous pouvons mesurer.  L'écran et la toile sont tous deux des surfaces planes et blanches à recouvrir et les deux techniques ont besoin de l'éclairage d'un projecteur, de la lumière du soleil pour capter ce qu'elles voient. Mais alors qu'au moment où le soleil va se coucher, le film se termine lentement par un fondu enchaîné des plus naturels, une fin classique au cinéma, le tableau devrait quant à lui se transformer en un monochrome crépusculaire; mais l'artiste a des scrupules, il est un peintre réaliste et non abs trait, il a un cas de conscience que ne connait pas la caméra. C'est la victoire de l'oeil-caméra sur l'oeil humain pour retranscrire le réel.  


Gaëlle Cintré fait le portrait de spectateurs, les filme "Tout face"*** alors qu'ils racontent un film ou parlent de cinéma. Reprenant le principe du micro-trottoir à la sortie d'une séance, elle va capturer de faux dialogues, plus vrais que nature, sur ce qu'ils viennent de voir. La déconcertante justesse de ces dialogues très pauvres, nous renvoient une image peu flatteuse, mais touchante et drôle, de nos habitudes sociales. L'identification se fait toute seule mais à nos dépens, sur des fonds anodins comme une cour d 'immeuble, un café parisien, un appartement. Quoi de plus ordinaire alors qu'un studio d'habitation, qu'un café parisien, qu'une cour d'immeuble deviennent les studios de tournage de mini documentaires de fiction: intérieur jour, fonds anodins et urbains, plan fixe face caméra et le tour est joué, l'artiste documentarise les sentiments!  


C'est dans les sièges en velours rouge des salles obscures que nous jette Christophe Herreros. Il amorce sa narration en plantant le décor: une ruelle des bas-fonds de Los Angeles, peu fréquentée, où l'herbe pousse entre les pavés disjoints, zébrée par les halos diaphanes des réverbères. Déjà l'angoisse nous saisit et nous pensons crime, suspens, course poursuite, quand après un long travelling sur un mur de briques qui suinte de pauvreté, nous caressons du regard la carrosserie lustrée d'une mercedes blanche tous phares allumés. Mais la voiture a une plaque française et est immatriculée dans le 59! Nous ne sommes pas aux Etats-Unis mais à Roubaix, nous y avons cru l'espace d'un instant. Le temps que nous réalisions l'imposture, l'artiste a éteint le projecteur et tout disparait dans la nuit de nos fantasmagories... Cinéma quand tu nous tient!


Léandre Bernard-Brunel nous entraîne à la lisière d'une ville dont on entend parfois les vrombissements assourdis, nous marchons dans les pas d'un jeune roi et de son page en quête de Pamina. La végétation dense et luxuriante s'écarte devant la volonté de ces deux jeunes indiens déterminés, qui se fraient un chemin. Mais à bien y regarder ils n'incarnent pas vraiment leur personnage, leurs apartés en hindi nous font tomber de nos fauteuils, nous nous réveillons de notre rêve éveillé et réalisons que ça tourne, qu'on nous balade... A bien y regarder cette jungle épaisse pleine de fantasmes effrayants n'est qu'une petite foret coincée entre la ville de Baroda et son université, on nous balade encore...   Subtile mélange de makings off de tournage et de films asiatiques peuplés de mystères et de phénomènes surnaturels, on n'y croit, on n'y croit plus?! Mais on marche quand même car la nature parle d'elle-même, les couleurs et les effets spéciaux nous surprennent, la musique nous emporte et l'homogénéité de ce "faux" nous convainc. Faire du faux avec du vrai qui parait faux, c'est là toute la magie du cinéma!  


* Louis Aragon,"Le mentir-vrai", titre d'un recueil de nouvelles écrit pendant l'Occupation


**Robert Bresson,"Notes sur le cinématographe",p.26


***op.cité, p.42


Stéphanie Cottin, est née en 1969 à Arcachon. Commissaire indépendante, elle co-fonde en 2009 l'association videoclub (www.videoclubparis.com):  qui assure la diffusion de films et  de vidéos d'artistes sur internet et organise des projections dans différents espaces privés et publics  dont "Impression, soleil" en  juin 2011, au 6b à Saint-Denis. Elle prépare actuellement avec Anne Couzon et Arnaud Bernus, "Stately, Yes", une exposition pour l'Ecole des Beaux-Arts d'Angers qui aura lieu du 17 janvier au 22 février 2013