24 Feb – 28 Feb. 2016


Babi Badalov est un migrant, un nomade malgré lui, qui de l’Azerbaïdjan où il est né à la France où il a trouvé asile, a traversé autant de pays que de cultures et de langues différentes. Ses migrations entre l’ex Union soviétique, les Etats-Unis, l’Europe, l’Asie mineure et le Moyen-Orient constituent le ferment de son art pictural et graphique, poésie ornementale donnant à lire et à voir les télescopages culturels, historiques et idéologiques de notre monde globalisé. Virulent et sensible, l’art est pour Babi Badalov un moyen de lutte, confessionnelle ( ?) et révolutionnaire en même temps.

+?Babi Badalov est né en 1959 en Azerbaïdjan (alors en U.R.S.S.), dans un petit village au milieu des montagnes Talych qui longent la frontière avec l’Iran. A sa majorité, il est appelé à rejoindre l’armée soviétique où il se heurte pour la première fois dans sa vie avec la discrimination, la persécution et le racisme local qui existe alors à l’égard du peuple talych en raison de sa langue, différente de celle des autres azéris. Ce sentiment profond d’altérité s’est renforcé en Russie, à Leningrad où il se rend une première fois en (année) pour y faire ses études à l’école de beaux-arts (Il n’a pas fait également une école d’art à Baku ?). Si cette première expérience à l‘étranger fut difficile, voire douloureuse du fait des clivages culturelles, ethniques et linguistiques auquel il fait face dans la capitale culturelle russe, c ‘est là que l’artiste découvre la « grande culture » et la création la plus contemporaine. Il s’inscrit rapidement dans sa fameuse scène underground au sein de laquelle il collabore à plusieurs projets avec Timur Nivokov et Vadim Ovtchinnikov, figures centrales de l’art dans la Russie des années 1980, alors en pleine Perestroïka.
Mais c’est aux Etats-Unis qu’il connaît vraiment la liberté pour la première fois dans sa vie. Il s’y rend en 1991, le Mur une fois tombé. Il est invité avec 18 autres artistes de Saint-Petersbourg à participer à une exposition collective intitulée « Non-official art. What is forbidden is allowed » organisée à San-Francisco (lieu ?). C’est ici en Californie, au plus loin de l’Occident, que Babi Badalov prend pleinement conscience de sa profonde altérité, et plus précisément de son orientalisme. Il y conçoit sa devise « I am Art-East », titre de sa première exposition personnelle aux Etats-Unis. Avec une maîtrise très militée de l’anglais dont il ne connaissait par cœur que la phrase « I want to be… » en arrivant sur le sol américain, Badalov va passer deux ans à pérégriner à travers ce vaste territoire, sans papier, en toute liberté mais aussi en toute clandestinité. En 1993, il connaît sa première expulsion, première d’une longue série. Il revient en Russie, dans un pays totalement changé, différent et effrayant, où il fait face à la famine, la misère, le racisme, le chauvinisme, la discrimination, la peur... Il est différent, et se sent de plus en plus différent. Il est caucasien, il est « noir », il est homosexuel. C’est un outsider. Il imagine trouver exil en Turquie, dont la culture, la mentalité et la religion lui sont si proches. Mais il échoue à y trouver asile et doit retourner à Bakou où il ne reste pas longtemps, étouffant du manque de liberté dans son pays natal. Sa boussole le dirige alors vers la Grande Bretagne où il devient clandestin pendant deux ans. Deux années de vaines attentes d’un statut de réfugié, pendant lesquelles il connaît les arrestations, les centres de détention, le rejet, les expulsions, (six fois ?). Il retourne à Bakou. Mais pour trois nuits seulement, les trois plus longues de sa vie et les dernières dans sa ville dont il est définitivement rejeté. Il retourne à Saint-Petersbourg, porte d’une Europe qu’il entreprend de traverser en passant par la Finlande, l’Allemagne, la Belgique afin d’atteindre Paris. C’est encore les peurs, la misère, les nuits dans les rues, puis dans les hôtels pour réfugiés que connaît Badalov avant d’obtenir en XXX la reconnaissance officielle de son statut de réfugié (politique ?), et avec elle le sentiment d’un véritable exil où il a commence à se sentir libre, loin de ses vies précédentes, sans plus de nostalgie. Mais plus que jamais dans le Paris cosmopolite du XXIème siècle, avec la conscience d’être un migrant, un perpétuel fugitif, apatride n’appartenant qu’a une seule nation, celle de l’art dont la langue est devenue celle qu’il parle le mieux.
+?Le langage constitue le matériau essentiel à partir duquel travaille Babi Badalov. Se considérant lui même comme « victime des langues », il est convaincu que chaque personne est un livre, à partir duquel il est possible d’analyser la nature humaine. Nomade, Babi Badalov connaît sept langues : talych, farsi, azéri, russe, turc, anglais et français. Il parle ces sept langues et mais aucune d’elles à la fois. Pas l’une plus que l’autre. Mais toutes en même temps, sans hiérarchie véritable, sans véritable langue principale, ni même maternelle. Babi Badalov ne veut pas parler anglais car il n’est pas anglais. Il n’est plus azéri, mais ne sera jamais européen ou français non plus. Il est devenu un perpétuel étranger, qui aura toujours un accent. L’ensemble de son oeuvre est son journal autobiographique, témoignage d’une vie d’émigré relatée à travers le langage artistique, le seul langage qu’il maîtrise bien. Babi Badalov est artiste avant tout et ne peut s’exprimer qu’à travers les formes
La majorité de ses travaux joue sur les paradoxes linguistiques. Dans ses peintures ou ses dessins, se mêlent les langues, les alphabets, les signifiants et signifiés, les étymologies plus ou moins inventées et les jeux de mots où se substitue à une sémantique savante un art de la poésie sonore et visuelle. L’écriture devient ornementale, passant de l’emploi de caractères latins à cyrilliques, se déformant jusqu’à  devenir abstraite, lointaine évocation d’une écriture ottomane oubliée. Babi Badalov, dont la langue natale azérie a changé quatre fois d’alphabet en à peine un siècle, compose et permute les langues avec la liberté du nomade et de l’artiste. Il parvient à une synthèse, un syncrétisme paradoxal, ayant une profonde résonance mystique. De ces phénomènes linguistiques, de ce que l’artiste appelle « la paranoïa du langage », naît une œuvre universelle faisant écho à la mondialisation actuelle, à ses conflits, ses télescopages dont naîtra sans doute un jour une langue hybride commune à tous.
Artiste, Babi Badalov est un témoin de ces bouleversements qu’il souhaite refléter dans son oeuvre sans pour autant se couper de cette réalité. C’est le sens qu’il faut donner au titre de son exposition. Art is myth, I am real – est une déclaration courageuse et forte à la fois, qui résume en quelque sorte la philosophie de vie et la conception de l’art de Babi Badalov pour qui l‘art ne doit pas relever d’une légende accessible seulement à un petit nombre de connaisseur, mais être ancrée dans la réalité de tous, et notamment de ceux victimes de migrations, de conflits qui n’attendent rien de l’art, sinon de dire leur condition.

Leyla Jafarova, 2015